Le changement

Le chantier, c'est le retour - en principe provisoire - au
chaos créateur. Son «environnement» est celui d'un
front de guerre. Guerre temporairement maléfique
menée à des fins bénéfiques contre la nature ou les
hommes qui sont. Là aussi des murs et des arbres
s'abattent dans la poussière des explosions. L'anti-paysage
du chantier est celui d'une catastrophe
souillée de toutes sortes de débris. Ronflements de
machines et de camions. Chocs, hurlements, éventrations,
crevasses. Blessures, déportations et cadavres
divers. Sur les coulées de béton ou d'asphalte fumant
de ce relief en gestation rien ne peut pousser, ni fleurs,
ni fêtes, comme sur tout champ de bataille. Un tel terrain
peut être dit vague parce qu'il est vague en
mouvement. L'on y travaille, on n'y vit pas. Il n'appartient
pas au présent, il ne prendra forme qu'au futur. Le
bonheur qui est temps d'arrêt, paisible dégustation du
moment, n'a pas sa place dans cette agonie, antichambre
d'un monde meilleur sans cesse remis au
lendemain. La société du chantier ne peut qu'engendrer
l'angoisse, le délire ou la révolte.