Critique, n° 730

Qui n'a, au moins une fois, rencontré l'angoisse ?
Palpitations, boule au creux de l'estomac, souffle coupé,
malaise qui enfle sourdement... L'angoisse est une «ventouse
posée sur l'âme», disait Antonin Artaud. Est-elle la voie obligée
d'entrée dans l'écriture : l' impouvoir qu'explorèrent
Blanchot et Derrida, le vertige du «comment commencer»
qu'évoquent Beckett ou Foucault, «l'expérience abjecte» de
la psychanalyse selon Lacan, le grouillement informe de l'être
pour Levinas ? La pensée est-elle une figure de l'angoisse ?
L'angoisse dont il s'agit ici n'a pas la familiarité de nos
peurs intimes, aussi violentes soient-elles. Ce sont pourtant
ces mêmes territoires qu'explorèrent nombre d'écrivains et
philosophes du XX<sup>e</sup> siècle. Tous disent la formidable puissance
de création gisant au coeur de la négativité anxieuse :
déconstruction (Derrida), désoeuvrement, désastre (Blanchot),
dédit (Levinas), décréation (Beckett), litanie des «il n'y a pas
de ...» chez Lacan, fin de l'homme pour Foucault.
L'angoisse de penser désignerait alors cette expérience
d'écriture - tantôt jubilatoire, tantôt affolante -, dans laquelle
Je pense hors de Moi.