Mystic river : Clint Eastwood

De tous les films, et ils sont nombreux, réalisés à ce jour par Clint Eastwood,
Mystic River est certainement l'un des plus accomplis et des plus sombres
à la fois. Joyau noir dans l'oeuvre du cinéaste, ce film y occupe une place
singulière en ce qu'il apparaît en même temps comme l'aboutissement d'une
série de motifs et de préoccupations qui travaillaient déjà cette oeuvre en
profondeur, dès les commencements, et qu'il détermine en bien des aspects
les films ultérieurs d'Eastwood.
Si la référence à la dimension tragique, dimension qui a souvent été évoquée
pour saluer le film à sa sortie en salles, peut pour partie convenir à définir
Mystic River , on préfère néanmoins dans cette étude l'envisager au prisme
d'une autre entrée : celle du conte. Le conte qu'Eastwood livre à ses spectateurs
est certes noir. En cela il se distingue de l'ordinaire du genre bien sûr.
Pourtant, c'est bien une histoire d'enfance que propose ce film, une histoire
qui ne prend sens qu'au regard de l'état d'enfance qui la fonde comme au
regard du statut de ses trois principaux protagonistes quand le récit débute.
Cette histoire, qui commence comme n'importe quel conte, pourrait s'ouvrir
par la formule traditionnelle : «il était une fois...».
Il était une fois donc... quelque chose par quoi nécessairement tout commence,
quelque chose qui en cela relève des origines, origines d'un récit particulier,
origines aussi d'un monde, sinon du monde. Clint Eastwood revisite
dans son film lesdites origines, celles de la nation, celles d'un univers comme
celles des êtres qui essaient de l'habiter.
L'entreprise de ces êtres est ardue, le territoire qui leur est consenti est mesuré,
on ne saurait plus, et il est bien possible que la formule magique, ce «il
était une fois...» qu'institue à son commencement Mystic River , achève de
fermer le monde et de le rendre inhabitable aux humains dans le temps même
où elle fait mine de l'ouvrir...