Critique, n° 732. Bergson en bataille

Tout oppose les oeuvres de William et Henry James, le
philosophe américain fondateur du pragmatisme (1842-1910)
et le romancier, auteur de Portrait de femme et des Ailes de la
colombe (1843-1916). L'un se présente comme le philosophe
des vérités concrètes, l'inventeur d'un empirisme "radical",
résolument tourné vers une pensée pratique sans cesse reconduite
vers l'expérience directe des réalités sensibles ;
l'autre se présente au contraire comme le romancier de l'indirect
et dresse le portrait de consciences qui ne cessent de
s'interpréter les unes les autres en s'éloignant toujours davantage
du socle des certitudes sensibles. Mais s'agit-il d'une
opposition ? N'a-t-on pas en réalité affaire à une sorte
d'échange ou de vol mutuel ? L'un fait de la philosophie une
sorte de roman d'aventures tandis que l'autre fait du roman la
forme réfléchie par excellence, le récit du mental et de ses
modes de raisonnement. L'un fait de l'action le nouveau centre
de gravité de la philosophie ; l'autre fait de la pensée le nouveau
sujet du roman, comme si chacun volait à l'autre ce qui
jusqu'alors lui revenait de droit. C'est de ce vol ou cet échange
dont il s'agit de faire le récit conceptuel.