Cet été plein de fleurs : chronique d'une mélancolie

«Face à mon écritoire, c'est chaque soir plus compliqué,
soit que je sois exagérément exalté, soit tragiquement dépité.
Car me voilà bel et bien retombé au fond d'un gouffre : celui
d'une réalité lourde et prosaïque. Une chose est certaine : je
n'ai pas rêvé, je n'étais pas halluciné au moment des adieux
au soleil. J'ai bel et bien vécu ma plus forte crise d'ivresse
romantique. Quelle illumination ! Quelle violence ! Et ce vertige
ensuite... D'ailleurs, tout à l'heure, quand j'ai quitté le salon,
mon recueil sous le bras et mon esprit encore en ébullition,
tout accaparé par les souvenirs de jeunesse de Charles Nodier,
maman s'est bien aperçue de ma tempête intérieure. Elle fit un
geste familier, si rare de sa part : elle a pris ma main dans la
sienne, s'exclamant aussitôt : «Seigneur, cet enfant est brûlant
de fièvre !». Ce cri et ce geste, comme ils m'ont ravi ! Oui, mère,
je suis malade, et bien plus malade que vous ne le redoutez, de
cette maladie jumelle si rare et si funeste chez votre fils : la
tristesse de l'amour et l'amour de cette tristesse.»