Une fille passe. Nudités

Longtemps, la vue du nu féminin fut réservée aux visiteurs de musées,
aux amateurs de gravures, de photographies licencieuses. L'évolution des
moeurs aidant, chacun peut à présent, par l'album, le magazine, l'écran, la
plage, s'en repaître à satiété. Au risque de méconnaître le privilège qui nous
est accordé quand nous apparaît sans voiles un corps de fille, de femme,
que le temps n'a pas meurtri.
«La nudité de la femme est la bonté de Dieu», dit William Blake. C'est
exprimer le sentiment d'épiphanie que nous éprouvons devant elle : celui
d'être en présence d'un corps simple en qui, pourtant, se résumerait la
totalité du réel, du sensible, ampleur et saveur confondues. D'un infini
encore - de voies, de possibles, d'énigmes, de réminiscences - ramassé en
des courbes fermées. Voici, tangible, qui renchérit sur soi, la forme la plus
séduisante de la plénitude.
Qu'on peut saisir ? Mais si lisse et tout en dehors, que nos mains s'en irritent
; que nous nous découvrons une écharde sous les ongles. (Ainsi naissent
les arts.) Il est des réalités qui nous accablent. Telle cette île qu'est une
femme dénudée, sur sa couche, qui surabonde en rivages. Ou cette autre,
fraîche échappée de l'Éden, qui se dirige vers la mer. Et quelle clarté - de
Voie lactée - elle disperse en sa course, pour qui la voit passer, offerte et
réservée, et publiant les droits de la suavité en ce monde !