La dimension tragique du sacrifice

Les tragédies se construisent autour d'un sacrifice et le sacrifice
nous renvoie à l'énigmatique notion de destin. Mais comment s'articulent
entre eux ces trois événements et quelle part les uns prennent-ils à la réalité
des deux autres ? Le tragique est-il lui-même une composante du sacrifice
ou bien en est-il indépendant ? C'est à l'approche des grandes figures
sacrificielles, occidentales et orientales (Iphigénie, Isaac, le Christ,
Prajâpati), dans leur lecture ancienne et moderne (Euripide, Sophocle,
Hölderlin, Nietzsche, Kierkegaard, Bataille) que cette étude tente de
saisir l'enracinement de cet acte dans notre sentiment du tragique et, plus
radicalement, ce que doit ce sentiment au rapport sacrificiel que l'homme
porte à sa vie. «Qu'eût valu une vie pour laquelle je n'aurais pas accepté
de mourir ?», se demande un héros de Malraux, et la vie elle-même
devient un sacrifice. Le sacrifice est-il un acte circonscrit à l'économie
d'une situation ou bien manifeste-t-il une vérité qui n'a d'autre
compréhension possible que les limites d'une vie «humaine» ? Si le
sacrifice signifie toujours la présence d'un échange, le destinataire n'est
pas toujours clairement identifié et la «vérité» pourrait apparaître
comme le dernier signe d'une pensée magique qui croit pouvoir détourner
le cours des choses par la mort du sujet. Kierkegaard dira qu'«un
homme n'a pas le droit de se laisser mettre à mort pour la vérité.» Mais
de quelle mort parle le sacrifice et par conséquent aussi de quel sujet ?
Véritable pierre de touche de l'essence tragique, le sacrifice éclaire
aussi à travers les hypothétiques tragédies «chrétienne» et «moderne»,
les paradoxes de cette joie dans la souffrance.
La dialectique mise à jour entre le tragique et le sacrifice permettra
de savoir si un échange est réellement accompli entre destin et liberté
ou si c'est notre liberté elle-même qui est sacrificielle.