Correspondance, 1917-1949

Le pasteur Élie Allégret, ancien précepteur d'André Gide, eut six enfants.
Entre sa nombreuse famille et le couple Gide (« Oncle André » et « Tante
Madeleine » pour les jeunes Allégret), s'établit, très tôt et continûment, une
grande proximité. Quand, en 1917, Élie repartit seul comme missionnaire en
Afrique, Gide se rapprocha plus encore de ce foyer ami. Son attention se porta
sur les deux adolescents qu'étaient alors André et Marc Allégret. Soucieux de
leur avenir et avide de leurs confidences, il fut leur guide et leur compagnon
sur la voie de l'émancipation, aussi compréhensif qu'exigeant à l'égard de cette
jeunesse ardente. Se révèle auprès d'eux un Gide fidèle à sa devise première,
qui prescrivait à chacun de s'atteindre, « de suivre sa pente pourvu que ce soit en
montant ».
Au vrai, cette mission pédagogique se doubla d'une grande histoire d'amour
clandestine. Car Gide se prit de passion pour Marc, sentiment qui devint partagé
en mai 1917. Dans les lettres que Gide adressa dès lors à son jeune disciple et
amant voisinent les conseils scolaires, les recommandations morales (« Je voudrais
que tu n'admettes en toi rien de ce qui enlaidit») et les déclarations enflammées,
parfois marquées de jalousie. Cette relation, à plus d'un titre répréhensible, ne
pouvait s'épanouir qu'à distance du Paris familial. Assistant aux préparatifs des
séjours en Suisse et en Angleterre comme à ceux du célèbre voyage au Congo qui
décida de la vocation cinématographique de Marc, nous suivons également le
récit des virées amoureuses et studieuses, à l'abri des regards. Les années passant,
le caractère et les talents de Marc s'affinent et le jeune homme s'affranchit peu à
peu de la tutelle de son mentor sans rien renier de ces années d'apprentissage.
À l'égard de ce qui fut le plus grand bouleversement affectif de la maturité de
Gide, entraînant pour lui une cascade de conséquences au plan conjugal, mais
aussi moral et intellectuel, nous ne disposions jusqu'alors que du témoignage
de Maria Van Rysselberghe, dite la Petite Dame. Cette correspondance est en
quelque sorte l'envers de ses Cahiers , et leur complément : du récit d'un témoin,
nous passons à la confidence des acteurs, tandis qu'au plan littéraire, la relation
nourrit la création de Gide ( Les Faux-Monnayeurs , notamment) par de très
subtiles transpositions qui appellent la perspicacité du lecteur.