Itinéraire d'un tortionnaire ordinaire : entretien inédit avec Deuk, l'ex-commandant khmer rouge de S-21

«Abandonne tout espoir, toi qui entres ici». Cette inscription sur la porte de
l'enfer dans la Divine Comédie de Dante aurait pu figurer à l'entrée de S-21,
le centre de la sécurité politique du régime khmer rouge. Car qui y entrait était
un mort en sursis. Y furent incarcérés, torturés et exécutés environ 14 000
«ennemis» de la révolution en à peine trois ans (1976-1978). C'est cet enfer
que décrit Kaing Guek Eav, alias Deuk, le commandant de ce centre, dans un
entretien réalisé en 1999, deux jours avant son arrestation. En 2012, Deuk a
été condamné à la prison à perpétuité par le tribunal des Khmers rouges pour
crimes de guerre et crimes contre l'humanité.
Avec une étonnante candeur, Deuk raconte ses études, sa fuite dans le
maquis communiste, son affectation à la sécurité politique, puis son rôle dans
la création, l'organisation et la gestion de S-21. Il en décrit les rouages, ses
liens avec les dirigeants khmers rouges, les interrogatoires, la torture et les
exécutions de détenus, parmi lesquels la plupart des chefs historiques de la
révolution, accusés de trahison. Fenêtre sur cette révolution par l'un de ses
acteurs, cet entretien aide à comprendre comment elle s'est auto-détruite,
dévorant ses enfants et entraînant le pays dans sa tourmente.
Outre la contribution de ce document à l'histoire de S-21 et à la
compréhension de l'un des grands crimes collectifs du XX<sup>e</sup> siècle, cet entretien
nous invite à réfléchir sur l'itinéraire d'un jeune idéaliste qui, épris de justice et
de liberté, rejoint la révolution par amour de son peuple et en devient l'un des
bourreaux. Il nous invite aussi à plonger dans l'ombre de notre «humanité»
lorsque, broyés par l'histoire, nous sommes forcés à choisir entre accepter de
mourir pour refuser de participer au crime, ou rester vivant au prix de notre
ignominie.