La vie sans lendemains

Peut-on encore parler du Goulag après Soljenitsyne et Chalamov? Le lecteur s'habitue à tout, même à l'horreur. Elle est passée, l'époque des témoins, héros et martyrs. Aujourd'hui, avec Lev Razgon, c'est l'homme ordinaire qui témoigne du calvaire ordinaire qu'il a vécu, de sa vie gâchée au jour le jour, des destins piétinés des autres. Comme on le sait, l'URSS est le pays des merveilles: durant des décennies, on y a vu des hommes qui n'avaient pas la vocation de martyrs, et d'autres qui n'étaient pas des monstres sanguinaires, se transformer comme par un coup de baguette magique en victimes et bourreaux. Dans La vie sans lendemains , Lev Razgon feuillette calmement cet album de photos où les uns et les autres finissent par avoir un air de famille, cette étrange empreinte de notre siècle.
Il a côtoyé petits et grands, les a vus disparaître dans la ronde infernale, les bourreaux devenant à leur tour victimes, les épouses des chefs du Parti chutant au plus bas de l'échelle, dans le camp, les maris reniant leurs femmes, tous otages de Staline. Mais Staline a bon dos, et le siècle terrible tourne, tourne, en grignotant à chaque instant une parcelle de notre mémoire, tandis que le témoin, lui, marche à contre-courant dans les eaux troubles de l'oubli.