Mathématisation du sensible : sur l'oeuvre de Daniel Parrochia

Depuis Galilée et son affirmation que le Grand Livre de la
Nature est écrit en langage mathématique, la science a été une
mathématisation progressive des données sensibles fournies par
l'observation. Malgré la réticence des philosophes à assumer cet état,
certains acceptèrent pourtant de passer par ce détour formel de la
mathesis. Car il ne s'agissait plus de se livrer aux méditations faciles
sur les formes géométriques, mais de se confronter dorénavant à la
rudesse abstraite du langage algébrique. Certes, la démarche réserve
aussi le plaisir de comprendre et révèle d'autres harmonies. Mais la
marche est difficile.
On sait combien certains physiciens du XVIII<sup>e</sup> siècle ont protesté
contre la pénétration de leur discipline par la puissance de l'analyse.
Rapidement, nul ne put être physicien qui ne maîtrisait pas le calcul
infinitésimal. La chimie, la biologie plus tard, l'information n'ont pas
échappé à la mathématisation. Les compositions géométriques,
auxquelles Pascal géomètre restait attaché, devaient laisser la place à
l'équation différentielle. Le hasard, l'incertitude même n'échappèrent ni
au calcul ni à la formule. La science a substitué à l'élégance du discours
celle de la preuve, à l'enchaînement des arguments celui des équations.
Le sensible, cette présence originaire au monde, ne peut aujourd'hui
accéder à l'objectivité qu'au travers de procédures algébriques qui
tracent sur sa chair les lignes de force et d'intelligence qui nous en
assurent la compréhension. Il y a là un défi que la science s'occupe à
relever depuis plus de trois cents ans. Il faut bien que la philosophie,
sur son mode propre, relève à son tour le même défi. Nous voilà
contraints de penser la pensée mathématique du monde.