Carol

Elles se regardèrent au même instant. Therese avait levé les
yeux de la boîte qu'elle était en train d'ouvrir et la femme venait
de tourner la tête vers elle. Elle était grande et blonde, longue
silhouette gracieuse dans un ample manteau de fourrure, qu'elle
tenait entrouvert, la main posée sur la hanche. Ses yeux étaient
gris, décolorés et pourtant lumineux comme le feu, et ceux de
Therese, captifs, ne purent s'en détacher. Elle entendit la cliente
qui lui faisait face répéter une question et elle resta muette. La
femme la regardait, elle aussi, l'air préoccupé comme si une
partie de son attention était fixée sur l'achat qu'elle s'apprêtait
à faire et, bien qu'il y eût plusieurs vendeuses entre elles deux,
Therese fut certaine qu'elle allait venir vers elle.
Carol est le récit d'une obsession. Refusé à l'origine par son
éditeur américain, ce roman a paru une première fois en France
sous le titre Les Eaux dérobées signé du pseudonyme de Claire
Morgan. Sa réédition permet de redécouvrir l'un des ouvrages les
plus marquants du XX<sup>e</sup> siècle, injustement méconnu. Si le sujet ne
fait aujourd'hui plus scandale, Carol conserve son odeur sulfureuse
et figure parmi les oeuvres cultes de la littérature lesbienne.
Patricia Highsmith y dévoile avec force et sensibilité un amour
qui revendique sa liberté dans l'Amérique des années 50.