La grande régression

«Durant les vingt premières années de ma vie, j'ai
grandi dans un monde où le destin des enfants semblait
naturellement devoir être plus heureux que
celui de leurs parents ; au cours des trente suivantes, j'ai vu mourir
la promesse d'un monde meilleur. En une génération, la quasi-certitude
d'un progrès s'est peu à peu effacée devant l'évidence
d'une régression sociale, écologique, morale et politique, la
"Grande Régression" qu'il est temps de nommer et de se représenter
pour pouvoir la combattre.
Car la première force des malades et des prédateurs qui
orchestrent cette tragédie est leur capacité à présenter celle-ci
comme le nouveau visage du progrès. Et leur première alliée,
c'est la perméabilité des esprits stressés. À l'âge de la démocratie
d'opinion, les réactionnaires ne peuvent se contenter de
démolir l'acquis des luttes passées en faveur d'une vie meilleure
pour tous ; il leur faut aussi anesthésier les résistances, susciter
l'adhésion ou la résignation de leurs victimes ; ils doivent remporter
une bataille culturelle dont l'enjeu est de nous faire aimer
la décadence. [...]
En dépit des apparences et de son titre, ce livre n'est pas pessimiste
! Il dit au fond que la voie du progrès humain est connue
et possible. Il annonce que nous sommes allés à peu près au
bout de toutes les impasses des temps modernes. Tant et si bien
qu'au bout de la Grande Régression où nous voilà bientôt rendus,
l'humanité devra bien, d'une manière ou d'une autre, prendre un
autre chemin. La seule question est de savoir s'il nous faudra
pour cela endurer la régression jusqu'à l'effondrement, ou si une
nouvelle majorité authentiquement progressiste pourra engager
une Grande Transformation démocratique : celle qui nous sortira
de la dissociété de marché pour nous emmener vers la société
du progrès humain.»