Jusqu'où va ta nuit

La poésie est cette effraction du Poète en direction de ce qui
le dépasse : pur geste de donation, constante oblativité. Et
de quoi nous fait-il l'offrande ? Mais de son propre corps en
même temps que de celui de la poésie : sang, lymphe, larmes,
chair ductile infiniment disponible. Car il ne saurait y avoir
d'oeuvre sans cet arrachement à soi du Voyant, sans cette
participation des Voyeurs au banquet auquel ils sont conviés.
La chair, les Voyeurs la manduquent jusqu'à sa dernière fibre,
les mots ils les déglutissent, les métabolisent afin que ces
derniers fassent sens, qu'ils parlent à l'intérieur de leur âme,
fécondent leurs esprits, insufflent dans leurs corps l'espace
de compréhension dont leur existence doit se tisser afin de
se soustraire au silence, à l'occlusion, à la perte qui, toujours
menace et frôle l'abîme. Oui, l'essence du poème est tragique,
pareillement à la solitude de l'homme. Voyez les poètes
maudits, Rimbaud, Verlaine, Baudelaire. Le poème est un
cri en direction du ciel qui, longtemps retentit sur l'arc de la
conscience. Le poème est une urgence à dire ce qui tisse, en
soi, la toile du vertige, qui fait éclater la bogue des affects, se
distendre la peau vive de l'intellect. Il y aurait douleur à trop
longtemps contenir tous ces flux, ces rythmes, ces tensions
dont on est habité et qui fusent à la vitesse des comètes. Alors
on écrit les ronces floues oblitérant le regard, le frémissement
des déraisons, les errances sur des chemins d'abandon, les
corps devenus fragiles, les heures brisées des silences. On écrit
son corps-palimpseste comme si, jamais, il ne devait revenir
de cet exil qu'est l'écriture. "Jusqu'où va ta nuit", identique à
une subtile métaphore ouvrant les rives de l'art nous convie à
un tel voyage. Un enchantement !
Jean-Paul Vialard www.blanc-seing.net