L'inaugurale

Comment se satisfaire du récit de la Genèse quand on a quelque révérence pour la
femme ? Dieu l'aurait tirée du flanc d'Adam, ce qui autoriserait l'homme à tenir sa
compagne pour inférieure ? Dieu, en frappant d'interdit l'arbre de la Connaissance
du bien et du mal, aurait dénié l'autonomie morale à ses créatures, les punissant
ensuite d'avoir agi en êtres libres ?
N'est-il pas, en outre, singulier, que la Bible soit muette sur la beauté d'Ève, alors que
Dieu n'a pu que mettre toutes ses complaisances dans Son ultime ouvrage ? et muette
sur l'union charnelle d'Ève et d'Adam, acte sacramentel par excellence ?
Irrité par les crimes de leur descendance, le Créateur aurait effacé toute chair de la
surface de la Terre, mais, comme dépourvu de prescience, aurait sauvé Noé dont la
postérité allait perpétuer le Mal ? Que d'énigmes sont promises au lecteur des Saintes
Écritures !
Avant que plus rien ne subsistât du Jardin primordial, il importait d'en célébrer les
rares vestiges. Avec, s'il se peut, les yeux «non habitués» d'un Adam ; avec ceux, voilés
d'une essentielle nostalgie, de la première femme, de la «première mortelle». Puisse
le poète avoir fidèlement transcrit le chant du cygne d'un monde condamné. Puisse-t-il
avoir infusé, dans les regards, attention, ferveur et gratitude envers tout ce qui témoigne
encore de sa haute origine.
À commencer par la femme plénière qu'Ève inaugure.
Que soit louée, en celle-ci, la filiation indéfinie de ses pareilles, dépositaires successives
de l'enfance du monde, toute grâce et tendresse ; de la courbe accomplie ; du temps
cyclique - et d'un rebord de seuil donnant sur un goulet marin !
De quoi, si l'on en croit Camus, savoir quelque chose, ici-bas, du Paradis. De quoi,
pour le philosophe, s'aviser que cette preuve tangible, irrécusable, de l'existence de
Dieu, qu'il avait tant cherchée, se trouvait en foule sous ses yeux.