Les soldats de la honte

Confrontés au spectacle quotidien de l'horreur, les poilus ne
se sont jamais remis de cette épreuve de l'épouvante. Certains
ont été retrouvés sur le front, errant hagards ou hurlant sans
raison apparente ; d'autres, conscients, sont devenus sourds ou,
pliés en deux, incapables de se relever. En Angleterre, on appelle
ce syndrome : le shell shock. Ces blessés-là furent si nombreux
qu'on les estime en France à 100 000 au moins.
Pour les médecins français, pourtant, ces soldats sont des
resquilleurs qui jouent la comédie et ne méritent pas la pension
d'invalidité qu'ils réclament. Afin de le prouver, l'un d'eux
imagine de les soigner à l'électricité : c'est le «torpillage», un
choc pour un autre choc ! Il opère en public lors de séances à
valeur d'exemple même si elles sont traumatisantes par la
brutalité de la souffrance administrée...
Baptiste Deschamps, qui n'est ni un traître ni un fou, refuse
le soin. L'affaire s'ébruite, un député vient à son secours et
déclenche en pleine guerre une tempête médiatique, qui rappelle
un temps celle de l'affaire Dreyfus. Le soldat gagnera son procès
mais la médecine, têtue, poursuivra ses expériences avec le
soutien de l'Etat. Peu importe si, outre-Rhin, un certain Freud
pour qui seule la guerre explique ces névroses nouvelles plaide
leur innocence. Mais n'est-il pas autrichien ? Et la folie n'est-elle
pas dans le camp des Allemands ?
Cette histoire, on la revivra des années plus tard, nous
explique Jean-Yves Le Naour, lors de la guerre du Viêtnam. L'historien
donne ici toute la mesure de ce drame méconnu à travers
le récit tragique et émouvant de ces soldats oubliés de la Grande
Guerre.