Les créances de la terre : chroniques du pays Jamaat (Joola de Guinée-Bissau)

En Afrique, la confrontation, souvent fort ancienne, entre religions locales et
religions du Livre a engendré des situations extrêmement diverses selon les régions et
les époques. Au sein des populations jóola du Sénégal et de la Guinée-Bissau, entre
forêts et mangroves, le pays jamaat dont il est ici question passe pour un véritable
conservatoire des institutions villageoises et des cultes voués à des puissances dont les
autels quadrillent le territoire. «Jetées sur la terre» par le Créateur, maître du ciel
et de la pluie, ces instances circonscrivent si finement l'espace social et symbolique
que, même si les villageois convertis s'abstiennent d'y sacrifier, ils ne peuvent guère
se soustraire à leur juridiction. Pourtant, pas plus que ses voisines, cette région
n'a échappé aux tribulations de l'histoire moderne et à l'entreprise missionnaire.
Comment comprendre la pérennité et la vitalité de l'activité rituelle liée à ces cultes
anciens ? Dans une telle société échappant largement à l'emprise de l'administration
étatique, répondre à cette question suppose d'examiner de près la manière dont, à
chaque occasion, se tissent et se retissent les liens qui attachent les habitants à leur
«terre» et à ses vicissitudes. Pour en suivre les méandres, le lecteur est invité
à entrer dans le vif des chroniques villageoises et des observations recueillies
par l'auteur lors de ses séjours répétés sur le terrain. Par «terre», les Kujamaat
n'entendent pas seulement le sol, le territoire et les habitants qui le peuplent, mais
aussi l'espace invisible où transitent les «âmes» du riz et des défunts à renaître et,
par synecdoque, l'ensemble des puissances censées résider en ses profondeurs. Or,
vis-à-vis de celles-ci, il semble que nul ne soit jamais quitte : dettes sacrificielles
contractées volontairement ou à son insu, dettes héritées de parents défunts, il n'est
guère de villageois, homme ou femme, qui ne vive sans «une corde attachée».
Qu'il s'agisse de pratiques cultuelles, de travail, de rites de procréation, d'homicide,
de règles d'évitement ou de représentations eschatologiques, l'expression récurrente
«payer la terre» subsume l'ensemble des obligations sociales et rituelles qui tout à
la fois brident et instituent comme sujet chacun de ses habitants.
Cet ouvrage, nourri d'une ethnographie sur le long terme, convie à l'exploration des
différentes figures de cette dette. Il fait une large place à la relation de moments forts
ou ténus, heureux ou dramatiques, qui donnent à la vie jamaat une tonalité tout à la
fois si singulière et si proche.