Marrakech, kilomètre 44 : intérieurs marocains

«Oui, j'ai vécu dans ces lieux (j'allais dire, dans ce livre). L'ensemble des éléments qui composent
le quotidien de ces petites gens fait partie intégrante de ma propre histoire. Comment alors
évoquer cet univers, pauvre et riche à la fois, sobre et chamarré, toujours digne, comment faire
revivre les odeurs, les bruits, le sentiment des choses sans tomber dans un exotisme vieillot ou un
misérabilisme ennuyeux ? Pari difficile pour l'auteur qui a choisi de parler des gens sans les montrer,
comme pour les préserver de l'oeil glouton de la caméra du photographe, se contentant de soutirer
un discours à la pierre, au bois, au métal qui les entourent : un dressoir où sont exposés quelques
plateaux de cuivre astiqués à la cendre et au citron, une théière en étain, un arrosoir à parfums,
des fleurs en plastique éternellement fraîches que la ménagère avisée a échangées contre un vieux
meuble au camelot qui traine ses pacotilles sur un éventaire grinçant, le vendredi après la prière.
Raconter une peau de mouton affalée sur un lit ; une djellaba accrochée au mur à travers lequel
est passé le fantôme qui la portait ; un panier suspendu à un clou pour décourager les scorpions
fouineurs ; un robinet qui surgit de la terre comme une fleur sur sa tige ; et cette bouilloire, vieille
de mille ans, essoufflée d'avoir autant gémi sur un brasero de fortune.»
Mahi Binebine