L'aveugle qui refuse de voir

[...] Un Occuliste que la hazard amena au carrefour, s'attendrit sur le sort de l'Aveugle.
L'Elève de S. Côme avait lu M. de Voltaire, sans se prévenir de ses maximes : il ne
croyait pas qu'un gueux fût toujours tendre, ni même qu'il pût toujours l'être. Il
pensait, au contraire, que l'extrême malheur endurcit l'homme, & peut le conduire
au crime ; que l'aisance n'est pas ce qui produit les assassins & les filoux, & que la
puissance de faire du bien nous détermine assez naturellement à secourir ceux qui ont
besoin de nous. Notre Artiste était pour-lors dans cette position. Il venait à l'instant de
rafraîchir la vue d'un grand Seigneur, qui se l'était échauffée à l'étude de la philosophie.
La cure était neuve. La disette d'expériences sur les incommodités de ce genre, avait
mis tous les Oculistes en défaut : celui ci osa l'entreprendre. Il traita l'échauffement,
sans égard pour la cause dont il partait, & le détruisit. Le soin de tous les yeux de
la maison lui avait été confié, & une bourse pleine d'or avait couronné la tentative.
[...] S'adressant à l'Aveugle :
- Ne seriez-vous pas bien-aise de voir le jour, lui dit-il ?
- Ah ! Monsieur, quel bonheur ce serait pour moi !...
C'était le premier mouvement ; dénué de toute réflexion ; c'était cette volonté hazardée qui
accède impétueusement à tout se qui nous flatte, sans juger des suites, & dont les effets
nous couvrent de honte ou de gloire, selon la disposition des circonstances dans lesquelles
nous agissons. C'était... mais continuons.
- Depuis quand avez-vous perdu l'usage de la vue ?
- Depuis environ trente-cinq ans.
- Que me dites-vous là ?
- Je suis né aveugle.