Poétique, n° 158

Les essais réunis dans ce volume interrogent aussi bien le temps des oeuvres que le temps à
l'oeuvre, c'est-à-dire sa formulation narrative mais également son pouvoir d'érosion et de
genèse qui affecte les hommes, auteurs et lecteurs, les livres qu'ils écrivent ou qu'ils lisent et
les genres littéraires qu'ils pratiquent. Si l'on veut explorer l'oeuvre du temps, on ne peut s'en
tenir à l'hypothèse que les intrigues se contentent de mettre en ordre l'histoire et de la doter
d'un sens, il nous faut à l'inverse définir les fondements d'une poétique de la discordance
narrative qui permette de suivre le glissement du sens dans le temps. Cette réflexion sur le
temps soulève une question subsidiaire mais non moins essentielle : «D'où vient le récit et où
va-t-il ?» Tenter de répondre à cette question exige de sortir de l'emprisonnement textualiste
pour (re)penser la manière dont la narration émerge de la vie et retourne à elle. Il s'agit
aussi de marquer la différence qui existe entre les récits qui visent à clarifier le passé, ceux
qui veulent en témoigner fidèlement, et ceux enfin qui tentent de mettre en scène le caractère
tâtonnant et ouvert des histoires inachevées, tournées vers un avenir à vivre, à écrire ou à
lire. Face à la crise que connaissent aujourd'hui les études littéraires et à l'inquiétude que
génèrent les usages médiatiques, politiques ou économiques du storytelling , il s'agit de
rappeler que la théorie narrative permet de reconnaître dans la littérature le plus fascinant
des laboratoires du récit. Si l'homme n'est pas autre chose qu'un faisceau d'histoires, alors
l'analyse narratologique des oeuvres littéraires demeure la voie royale pour accéder à son
humanité.