Les dents du coeur

La vie humaine est souvent composée d'un étonnant mélange de
rationalité et de fiction. C'est ce que laisse à méditer ce livre d'Alice
Agathange.
À travers le récit d'une vie, brisée parfois mais qui pourtant se reconstruit
toujours, l'auteur nous place devant une question, mais qui demeure
sans réponse : et si tout était vrai ? - Mais ce peut être, tout autant,
une fiction. La force de cette écriture aura été que tout pourtant y
sonne juste , soulignant la faiblesse, du moins l'insuffisance du
concept usuel de vérité.
Il est des êtres qui portent en eux une profonde pureté, une indéracinable
espérance. Ceux-là, le plus souvent, conservent jusqu'au bout leur
coeur d'enfant. Le drame - ou ce qui peut l'occasionner - est que cette
manière d'exister ne va jamais sans une forme, plus ou moins
accentuée, parfois chronique, d'inextinguible naïveté. De tels êtres,
par là, sont très mal préparés à vivre dans notre monde. Sur notre
terre, la pureté côtoie sans cesse des figures du mal, et la naïveté
prédispose souvent à devenir des proies faciles.
C'est toute la difficulté d'aimer qu'explore ainsi Alice Agathange,
difficulté pouvant aller jusqu'à l'acceptation irraisonnée de se laisser
détruire.
Toutefois - et l'image est ici très parlante - reste la possibilité de réagir à
la manière de ces jouets que l'on appelle culbutos , du fait de leur
capacité à toujours se remettre debout. Image doublement parlante,
comme elle indique une forme toujours possible de rédemption - que
l'on appelle souvent résilience - mais témoigne aussi du désir, outre
bien sûr de jouer, d'être soi-même par amour une manière de jouet.
Cela ne se dit pas, car peu conforme aux catégories culturelles qui nous
imprègnent et, bien souvent, nous emprisonnent. Cela pourtant - et
Nietzsche l'avait bien perçu - est dans la nature de l'être, et dans la
nature du corps.
Ainsi, peut-être, en reposant le livre - car un livre, aussi, se repose - le
lecteur pourra-t-il se surprendre à répondre, dans un murmure :
"merci, mon amour..." Mais qui, au fait, mon amour ? Cette Alice
Agathange, a-t-elle un jour vécu ?
Pierre-Yves Ruff