Don Quichotte et ses fantômes

Il y a peu de héros de la littérature mondiale que l'on reconnaisse aussi immédiatement
que don Quichotte et Sancho en leurs innombrables avatars, peu
d'oeuvres qui fournissent des schémas aussi clairement identifiables d'attitudes
humaines face au monde. Mais lorsqu'on lit le livre, aussi «simplement» qu'il est
possible pour un ouvrage précédé d'une ombre aussi monumentale, on est
frappé de voir à quel point nos attentes sont déjouées et nos souvenirs menteurs.
Tout et son contraire a été dit à propos du livre et de ses personnages, et cette
incohérence n'a pas moins de vérité que les apparentes convergences des représentations
: car dans le monde qu'est ce roman coexistent toutes les nuances et les
contradictions du nôtre.
Pour lire Don Quichotte , il faudrait être capable de faire le vide de ce grouillement
d'images spectrales et de discours convenus. À nous qui sourions et nous
laissons émouvoir par ce personnage, que nous disent de nous-mêmes et de notre
rapport à l'altérité du monde et des hommes l'indulgence et la fascination pour
les fantômes qu'il a su inventer pour nous ? Puisqu'il ne saurait être question de
proposer une «lecture juste» d'une oeuvre de l'art comme Don Quichotte , oeuvre
baroque, ouverte à tous les vents, contentons-nous d'exister avec et en lui, de
mettre des fragments et des lignes de vie, de pensée, de rêverie et d'émotions «en
intelligence» avec lui, d'adopter un principe a-théorique, émotif , de guidage
pour l'interprétation. Accompagnons Don Quichotte en ses errances, prêtons
attention aux émotions que suscitent en nous sa confrontation à l'espace du
voyage, au vieillissement, au conflit intime entre l'amour pour Dulcinée et le
remue-ménage du désir. Nous y trouverons ce qui nous touche au coeur secret de
nos désirs et de nos inquiétudes.
Dessins de Guy Pehourcq.