Le langage du corps dans A la recherche du temps perdu

Si l'importance du corps dans À la recherche du temps perdu
a été soulignée depuis longtemps par la critique proustienne, cet
objet n'a jamais été abordé comme une simple technique narrative,
qui emprunte beaucoup au roman du XIX<sup>e</sup> siècle. Loin de se
limiter à de simples notations marginales, les gestes, mimiques et
intonations des personnages de la Recherche constituent un véritable
système de signes, dont le déchiffrement est au principe
même de la dynamique narrative, dans un roman où l'action
demeure problématique. À la différence du modèle établi par
Balzac, cette herméneutique corporelle n'est plus toutefois un
simple instrument de construction du personnage. Elle aboutit au
contraire à une mise en doute du «caractère» et des manifestations
physiques de l'intériorité, et cette position interrogative,
qui fait du corps un secret dont l'élucidation n'est pas toujours
garantie, favorise la progression de l'intrigue. Elle alimente aussi
une réflexion sur l'art et l'articulation de la matière et du sens,
mais cet enjeu esthétique ne fait pas l'objet d'un retour théorique,
précisément parce que le «langage du corps» reste un instrument
strictement romanesque, qui permet d'éviter les dangers
du didactisme et du roman à thèse.