Civitas confusionis : de la participation des fidèles aux controverses doctrinales dans l'Antiquité tardive (début IIIe s.-c. 430)

En 1776, dans le premier tome de son Histoire du déclin et de la chute de
l'Empire romain , Edward Gibbon identifiait dans une homélie de Grégoire De
Nysse , donnée à Constantinople en 383, un témoignage exemplaire de la passion
des masses chrétiennes pour les disputes théologiques à la fin de l'antiquité, une
passion que l'historien anglais jugeait, avec causticité et scepticisme, futile et
dangereuse. Il citait le prédicateur : « Des hommes nés d'hier et d'avant-hier, des
gens dédiés à de viles activités, des théologiens improvisés qui dogmatisent, peut-être des esclaves qui ont subi le fouet et qui ont fui le travail servile, se piquent de
philosopher sur des choses incompréhensibles. Vous n'ignorez nullement de qui
je veux parler. Partout, la ville est remplie de telles gens, les rues, les places, les
avenues, les quartiers, les tailleurs, les changeurs, les épiciers. Demandez qu'on
vous change de la monnaie, on vous entretiendra de l'engendré et de l'inengendré.
Enquérez-vous du prix du pain, on vous répondra que le Père est le plus grand, et
que le Fils est inférieur. Informez-vous si le bain est prêt, on vous montrera que le
Fils a été créé de rien ».
Cet ouvrage entend, tout en abandonnant résolument le terrain de la polémique
idéologique ou confessionnelle, recapturer l'intuition historiographique de
Gibbon pour explorer, avec toutes les ressources des sciences historiques d'aujourd'hui, les ressorts de cette capacité reconnue et revendiquée de mobilisation
de tant d'énergies intellectuelles (autant que physiques) pour la défense de
convictions dogmatiques. Il s'agit de réexaminer les controverses doctrinales
entre chrétiens dans l'antiquité tardive comme un phénomène de masse, et non
pas seulement, à l'instar de maintes histoires des dogmes, comme un affrontement de lettrés. Jamais sans doute dans le monde antique, en tout cas à une
aussi large échelle, des débats que les contemporains pouvaient considérer
comme relevant souvent de la sphère philosophique, quelle que soit l'appréciation
portée sur leur niveau ou leur qualité, n'ont été autant popularisés. À ce titre les
controverses doctrinales entre chrétiens tiennent une place d'importance dans ce
que le grand historien italien Santo Mazzarino (1916-1987) a proposé de
dénommer « la démocratisation de la culture » dans l'antiquité tardive.