La patience et l'inquiétude : pour fonder une éthique du soin

Pourquoi le regard scientifique, tel que les médecins l'ont hérité
du cartésianisme est-il intrinsèquement an-éthique ?
Parce qu'il réifie le malade, réduit le temps de celui-ci à l'instantanéité
de leur conscience de sujets connaissant, et leur fait
rater la rencontre avec lui.
Pourquoi, pourtant, le soignant peut-il ouvrir sa temporalité et
laisser advenir le temps du patient ? Pourquoi le médecin peut-il
devenir Patient ?
Quels principes moraux, quelles conditions métaphysiques
obligent l'ego égoïste à être altéré par l'autre ?
Certains répondront : «l'impératif catégorique !» ou bien :
«le devoir !» D'autres : «la transcendance absolue du visage de
l'autre !» ou bien : «la radicale extériorité du malade qui me surplombe
!»
Qu'est-ce qui oblige le fort envers le faible ?
Pourquoi le riche, le bien portant, le bien-au-chaud-chez-lui-derrière-ses-remparts
peut-il sortir de sa solitude monadique, être
inquiété et obligé à se porter vers le pauvre, le mal-vêtu, le vagabond,
le malade ?
Certains répondront : «la pitié !» ou bien «la compassion !».
D'autres : «la responsabilité ! la solidarité !» ou bien :
«L'engagement !»
L'inquiétude est la condition ontologique nécessaire à la
patience. Alors que les philosophies de la quiétude, alors que les
sagesses, alors même que la métaphysique de Levinas peinent à
rendre compte de l'obligation du Même par l'Autre, l'in-quiétude,
ici décrite comme déchirure de l'homme par l'être, c'est-à-dire par
le temps, rend possible la patience, la co-présence l'accueil d'autrui,
donc l'éthique.