Qui a peur de Denis de Rougemont ?

Dans Le Péril Ford paru en février 1928 dans la revue
française Foi et Vie , Denis de Rougemont écrivait : On a trop
dit que notre époque est chaotique. Je crois bien, au contraire,
que l'histoire n'a pas connu de période où les directions d'une
civilisation apparaissent plus nettement.
Un certain ordre s'élabore, ou, pour mieux dire, une
organisation générale de la vie mondiale. Toutes les forces du temps y
concourent obscurément ; et pour peu que cela continue, pour peu que
la bourgeoisie intellectuelle persiste à jouer l'autruche, l'avènement de
cette organisation toute-puissante n'est plus qu'une question de
quelques années.
En développant plus loin ces propos qui n'ont rien perdu de leur
actualité, Rougemont traitait de la figure d'Henry Ford, hautement
symbolique de l'Ordre Mondial en train de s'instaurer. Et de préciser :
Je dis que les êtres doués de quelque sensibilité spirituelle deviennent,
par le seul fait de demeurer eux-mêmes dans un monde «fordisé» des
anarchistes. Car l'esprit n'est pas une faculté destinée à meubler nos
instants de loisirs. Il a des exigences et ces exigences sont en contradiction
avec le développement que la technique impose au monde
moderne.
Le jeune penseur, il avait 22 ans, ajoutait enfin qu'à son avis, le but
de Ford... n'est pas uniquement de construire des autos, mais de
fabriquer des hommes selon son idéal. Ces propos préfiguraient les thèmes
et interrogations prophétiques du Meilleur des mondes de 1932
dans lequel Aldous Huxley décrit les esclaves heureux, mécanisés,
fabriqués industriellement, d'un totalitarisme technologique où Ford a
remplacé symboliquement Jésus-Christ.
Un totalitarisme dans lequel tout est permis, sauf la liberté.