En habit de folie

Quand tu m'as rencontrée je traînais avec
moi depuis cinq ans déjà mon vieux congélateur
un peu bancal et rouillé, secrètement
bien rempli mais trop exigu pour tout ce
que j'aurais à y mettre au fil des années.
Craignant ta curiosité je l'avais verrouillé
d'invisible manière : il regorgeait de souris
crevées, de sorte que tu ne l'ouvrais jamais
sans répugnance. Ainsi j'avais la mainmise
sur mon congélateur et ta propre répulsion te
le condamnait.
Tous les trois mois je m'approvisionnais
rue Manson, dans l'animalerie du square, et
de retour à la maison j'assassinais les souris
d'un geste prompt, les projetant sur le carrelage
où elles mouraient sans éclat de sang.
Puis je les enveloppais dans un film plastique
et les couchais sur la grille jusqu'au moment
de les mettre à dégeler. De part et d'autre
j'alignais les blocs de petits pois, les bacs à
glaçons pour ta vodka du soir, et les crèmes
glacées, les fruits du jardin, les restes de gratin
qu'on mangerait dans les semaines à
venir.