La social-démocratie sous Bismarck : histoire d'un mouvement qui changea l'Allemagne

La social-démocratie sous bismarck
La social-démocratie allemande, née précocement en une période mouvementée, prend
dès l'origine des positions ô combien remarquées. Ainsi les socialistes, n'imaginant
pas abdiquer leurs convictions internationalistes même au moment où se constitue
leur nation, refusent en 1870 de soutenir l'effort de guerre allemand, ils clament leur
solidarité envers la Troisième République puis s'opposent de manière véhémente à
l'annexion de l'Alsace-Lorraine. Devenu la bête noire des autorités, le parti doit faire
face à des mesures coercitives toujours plus sévères, qui le privent progressivement de
la possibilité d'exister légalement. Cependant la répression donne lieu à un autre effet,
inattendu : elle incite les militants à diversifier à l'infini leurs modes d'intervention.
Outre les champs d'action classiques, propagande politique et travail parlementaire
(car les socialistes conservent le droit de se présenter aux élections - et de les gagner !),
le parti développe ses organisations syndicales, coopératives et caisses d'entraide, et
systématise aussi des structures bien différentes, d'apparence inoffensive. Théâtres,
chorales et clubs de gymnastique, sociétés d'éducation, cabinets de lecture, lieux de
convivialité ou restaurants ouvriers, il pilote alors pléthore d'associations culturelles et
sportives, qui forment bientôt des réseaux incontournables dans la plupart des villes
allemandes.
En une génération, ce mouvement se fraye un accès à la population laborieuse,
prenant part à la vie de millions de petites gens, voire organisant leur quotidien. En
termes d'implantation, cela signifie une présence militante dans toute la société, jusque
dans les couches les plus pauvres, d'où la capacité de transmettre ses mots d'ordre avec
une redoutable efficacité et d'influencer l'ensemble de la vie publique. Des structures
non politiques jouent donc un rôle de premier plan dans la construction d'un parti
éminemment politique, et ce n'est pas la moindre des contradictions dont le SPD est pétri.
Lui qui vise au renversement de l'ordre social et épilogue sur l'inutilité des élections,
trouve une large audience justement au travers des élections, gagnant par elles crédit
politique et renforts organisationnels. Le présent ouvrage se propose de faire revivre ce
passé si riche et complexe, pour observer comment le plus puissant parti révolutionnaire
du 19<sup>e</sup> siècle accompagna l'entrée de l'Allemagne dans la modernité.