L'orientalisme des saint-simoniens

Depuis la critique sévère formulée par Edward Saïd, le
«discours orientaliste» est accusé d'avoir légitimé un système
de domination de l'Orient par l'Occident, en particulier au
XIX<sup>e</sup> siècle, époque d'expansion des empires français et anglais.
Mais cette théorie a elle-même été soumise à la critique, et,
malgré l'importance du débat qu'elle a suscité, et dont il faut
reconnaître le caractère salutaire, son degré de généralité apparaît
de plus en plus problématique.
Le colloque «L'orientalisme des saint-simoniens» (Institut
du Monde Arabe, 26-27 novembre 2004) a voulu examiner,
en faisant dialoguer historiens, littéraires et historiens de
l'art, le rôle spécifique des saint-simoniens dans cette question
de l' orientalisme , - mot entendu au sens où Hugo parlait,
dans la préface des Orientales (1829), d'une «préoccupation
générale» pour les choses de l'Orient. Le désir d' unir l'Orient
et l'Occident, exprimé de manière récurrente par les compagnons
de Prosper Enfantin, notamment par Michel Chevalier,
Émile Barrault et Ismaÿl Urbain, doit être évalué également
comme une pratique, dans la mesure où nombre de saint-si-moniens
ont séjourné plusieurs années en Égypte, à partir des
années 1830, et en Algérie, dans les années 1840 et sous le
Second Empire.
À la fois sujets et «objets», souvent transformés eux-mêmes
par un Orient ou un Maghreb qu'ils voulaient mettre sur la voie
du progrès, les saint-simoniens, malgré l'implication inévitable
de certains d'entre eux dans la colonisation (mais qui était véritablement
anti-colonialiste au XIX<sup>e</sup> siècle ?), ont su témoigner
d'une véritable ouverture à l'autre. Cette position, qui trouve
des échos dans la littérature romantique, et qui a marqué une
distance par rapport à toutes les formes de rejet (ethnique,
religieux, culturel...), conserve tout son intérêt aujourd'hui.
Michel Levallois et Sarga Moussa