Philosophie, n° 122. Les concepts essentiellement contestés

Dans un article célèbre, « Essentially contested Concepts » (1956), le
philosophe Walter Bryce Gallie se propose d'élargir notre compréhension
habituelle des concepts, de leur statut, de leur sens, de leurs usages et de
leurs transformations historiques en se focalisant sur l'existence de
concepts - par exemple, ceux d'«oeuvre d'art», de «démocratie», de
«justice sociale» ou de «tradition chrétienne» - ayant pour propriété
spécifique d'impliquer structurellement des conflits interminables concernant
les modalités légitimes de leur utilisation. Loin de ne voir dans la
persistance de tels conflits que l'indice d'une simple confusion sémantique
ou le symptôme de l'immixtion de composantes irrationnelles (affectives,
idéologiques...) dans l'interprétation de ces concepts, Gallie estime qu'il
est possible de rendre raison des modalités de leur constitution et de leur
évolution, moyennant la prise en compte de leur complexité interne, de
leur dimension simultanément descriptive et normative, de leur structure
«ouverte» et de leur ancrage dans des traditions historiques relativement
homogènes d'utilisation et d'application.
Il est dès lors légitime de considérer cette conflictualité interprétative
non comme un obstacle à la compréhension du sens de ces concepts, mais
comme la voie privilégiée de l'explicitation de leur spécificité sémantique
et pragmatique : les concepts essentiellement contestés ne sauraient faire
l'objet d'une pure analyse a priori de leurs composantes (supposées invariables
et univoques) ; ils ne peuvent accéder à l'intelligibilité que moyennant
une analyse a posteriori de l'historicité polémique de leurs usages.
L'analyse logique ou grammaticale du langage peut ainsi trouver, dans
une philosophie critique de l'histoire qui soit en prise avec l'évolution
concrète des pratiques langagières, un complément opportun en vue de
mettre au jour les conditions d'explicitation - et de contestation - du sens
de nos concepts et de leurs usages «appropriés».
Le présent dossier a pour vocation de présenter les axes majeurs de
cette hypothèse théorique, qui a joué durant plus d'un demi-siècle un rôle
essentiel dans des domaines tels que la philosophie du droit, la philosophie
politique ou l'esthétique philosophique. Une présentation générale
de la démarche de W. B. Gallie, ainsi qu'une traduction de son article de
référence sur les concepts essentiellement contestés trouvent leur prolongement
dans trois études visant à évaluer la légitimité, la fécondité et
l'actualité de cette hypothèse, principalement dans les domaines de la politique
et de la religion.
O. Tinland