Baudelaire, les années profondes

Baudelaire avait la passion des images et l'amour des portraits.
On trouvera ici ceux qu'il fit des peintres, des photographes et
des écrivains de son temps. Ceux qu'ils firent de lui, en miroir.
Ceux qu'il achetait et revendait, et celui de son père, qu'il traîna
toute sa vie. Un seul portrait manque : celui de lui-même, qu'il
n'écrivit pas. Cet impossible portrait hante tout son oeuvre.
L'homme aux images ne put peindre la sienne propre.
Rien n'eut été plus odieux à Baudelaire qu'un retour sur soi.
Les années profondes ne sont pas les jeunes, les belles. Inscrites
non dans la mémoire, mais dans le récit, elles sont le temps
perdu, le temps regardé, le temps où il passait son temps à
regarder, à ne pas écrire. Les années vers lesquelles il ne peut
revenir qu'en images, pas en pensée. «La pensée du passé est
une pensée qui rend fou» écrivit-il un jour à sa mère.
Voici Baudelaire, «toujours voyageant à travers le grand désert
d'hommes », marchant parmi les tableaux et les mots, puis, à
l'heure où les autres dorment, penché sur sa table, s'escrimant
jusqu'à ce que «les choses renaissent du papier».