La barynia

Le premier tome de cette grande suite romanesque évoquait l'occupation de Paris en 1814 et en 1815 par les troupes de la coalition et tirait son nom d'une association secrète, Les Compagnons du Coquelicot, modeste et fragile comme la fleur qui lui servait d'emblème. L'héroïne française de l'histoire, la belle et ardente Sophie, suivait en Russie son jeune mari Nicolas Ozéroff, ex-officier de la garde du tsar.
Dans le deuxième volume, qui peut se lire comme un roman séparé, Sophie est devenue la barynia, l'épouse du barine, du seigneur russe. D'abord brouillée avec son beau-père, Michel Borissovitch, elle finit par accepter son hospitalité et s'installe avec Nicolas dans la vieille maison familiale de Kachtanovka, entourée de plaines et de forêts, cernée de villages pauvres, où vivent les paysans serfs. Emue par la misère des moujiks, elle s'efforce de leur venir en aide, avec un sens de la justice qui n'est pas toujours du goût des intéressés. De son côté, Nicolas, à qui elle a donné la passion de la politique, rêve d'instaurer un régime constitutionnel en Russie et entre en relation avec un groupe de jeunes gens libéraux. Cette activité clandestine inquiète Sophie, alors qu'elle-même, avant son mariage, conspirait à Paris contre le pouvoir. Tout en critiquant certaines coutumes russes elle se laisse prendre au charme d'une existence patriarcale. Ici, plus qu'en France, elle se sent nécessaire au bonheur de ses proches. Celui qui est le plus vivement séduit par elle, c'est son beau-père Michel Borissovitch, hallucinante figure de vieillard autoritaire, maniaque, calculateur et sincère, tour à tour. Il admire Sophie au point d'en éprouver de la jalousie pour son propre fils; il ne peut pardonner à sa fille d'être moins attrayante que " la Française". Méprisée, rudoyée par son père, Marie court, la tête folle, vers ce qu'elle sait être son malheur. Entre ces personnages de première grandeur circulent des silhouettes pittoresques: le petit moujik Nikita, qui apprend à lire, se glisse dans la maison des maitres et tombe amoureux de l'inaccessible barynia; Daria Philippovna, la belle veuve provin- ciale, que Nicolas, infidèle par désœuvrement, fréquente à ses heures perdues; Vassia, le fils de Daria Philippovna, que sa religion de l'honneur pousse aux solutions extrêmes; le glacial Sédoff, ne reculant devant aucune manœuvre pour arriver à ses fins! C'est tout un monde riche en couleur et riche en mystère que l'auteur nous découvre là, tandis que derrière les aventures
de ses héros se devine la menace d'une ample tragédie politique.