Les dépassements de la parole : lectures de L'étoile de la Rédemption de Franz Rosenzweig

La parole est un événement qui s'ouvre temporellement
entre celui qui la prononce et celui qui la reçoit. Elle suppose
la pensée, mais la dépasse déjà dans l'entre-deux qu'elle met
en oeuvre et qui n'appartient à personne. Parler, c'est ainsi
s'ouvrir à un "plus", à une Transcendance qui habite le
langage et l'innerve de l'intérieur. Cette habitation renvoie
symboliquement dans l' Étoile à la Présence qui demeurait au coeur du
Sanctuaire de Jérusalem, ainsi qu'au Saint des saints des Écritures du peuple
juif, le Cantique des Cantiques , ce chant d'amour qui transcende les
oppositions entre profane et sacré, entre langage divin et langage humain.
Dieu et l'homme parlent un même langage. Ce Saint des saints, où Dieu est à
peine nommé mais où il s'ignifie en langage amoureux, devient ainsi le point
incandescent de l' Étoile.
À partir de ce centre, les notions de Création (passé), de Révélation
(présent) et de Rédemption (avenir) déploient la logique ternaire d'un oui , d'un
non , d'un et qui mettent en mouvement Dieu, le monde et l'homme. Mais
comment l'homme peut-il se réaliser à la fois face à Dieu et dans le monde ?
C'est au creux de cette tension vive que naît la dualité nécessaire des
témoignages du judaïsme et du christianisme.
Et autour de cet axe central d'interrogation émergent plusieurs figures
latérales, en véritables contre-modèles, comme l'islam ou l'athéisme de
Nietzsche. Cet athéisme n'est plus simplement une négation portant sur la
nature divine, mais bien une dénégation atteignant la liberté divine.
Lire l' Etoile , se laisser emporter par ce mouvement qui se donne à voir
autant dans la construction globale du système que dans l'acuité mordante de
ses analyses, c'est découvrir la puissance d'une vérité qui est donnée non pas
en arrière de l'histoire, ni même à son terme, mais qui se "partage" entre le
temps présent et un avenir absolu.