Czapski : moments partagés

Souvenir d'enfance : une de mes soeurs était tombée amoureuse
à l'âge de huit ans d'un vieux monsieur ami de mes parents.
Elle peignait ses ongles avec des crayons de toutes les
couleurs pour le charmer dès qu'elle apprenait sa visite. Le monsieur
parti, sa mère lui demande la cause de sa tenue fiévreuse
et insolite.
«Mais Maman, il est si beau , il a un nez si rouge avec des
points noirs. »
La vision est un choc où la volonté d'un choix tel ou autre n'a
aucun pouvoir, admiration devant un miracle de beauté unique,
fugitive, inaperçue ou même ridicule pour les autres, qu'on est
seul à voir.
Chaque peintre est proche de ma petite soeur.
Joseph Czapski
Aussi bien je pourrais dire avoir choisi ce texte éblouissant
de Czapski en ce qu'il représente parfaitement son état d'esprit,
mâtiné d'une vision aussi originale qu'inaltérée. Mais en vérité, de
toutes les formes qu'ont revêtues ses créations, très nombreuses
sont celles qui possèdent ce pouvoir d'exprimer l'inexprimable.
De révéler quelques lumières dans l'obscurité comme le font
habituellement les étoiles dans la voûte céleste. Par la parole
et l'écrit, c'est une évidence reconnue, mais par la peinture
également. Czapski est certainement, à mon sens, l'un des plus
grands peintres, surtout paysagistes, de la fin du vingtième siècle.
D'avoir été parmi les premiers à le découvrir ne me satisfait en
rien, excepté la certitude qu'un jour prochain, ma voix se perdra
dans le vacarme inévitable d'une reconnaissance de tous.