Le club des haschischins. La pipe d'opium

Le dîner tirait à sa fin, déjà quelques-uns des plus
fervents adeptes ressentaient les effets de la pâte
verte : j'avais, pour ma part, éprouvé une transposition
complète de goût. L'eau que je buvais me semblait avoir
la saveur du vin le plus exquis, la viande se changeait
dans ma bouche en framboise, et réciproquement.
Je n'aurais pas discerné une côtelette d'une pêche.
Mes voisins commençaient à me paraître un peu
originaux ; ils ouvraient de grandes prunelles de
chat-huant ; leur nez s'allongeait en proboscide ; leur
bouche s'étendait en ouverture de grelot. Leurs figures
se nuançaient de teintes surnaturelles.
L'un d'eux, face pâle dans une barbe noire, riait
aux éclats d'un spectacle invisible ; l'autre faisait
d'incroyables efforts pour porter son verre à ses lèvres,
et ses contorsions pour y arriver excitaient des huées
étourdissantes. [...] L'hallucination, cet hôte étrange,
s'était installée chez moi.