Poèmes d'Emily Dickinson, au rythme du manque

Lire la poésie d'Emily Dickinson, c'est faire l'expérience d'une voix
insaisissable : ludique et tragique, multiple et singulière, elle laisse le
lecteur devant un paysage poétique tout aussi contrasté, entre minimalisme
formel et foisonnement de sonorités et d'images. Le monde
de Dickinson nous devient familier, de jardins fleuris en horizons
pourpres, où poète et lecteur croisent des figures infimes ou grandioses,
et hantent aussi bien la Nouvelle-Angleterre que le Golgotha.
Mais toujours le poème nous entraîne dans un voyage métaphorique,
où la réalité se dérobe et la vérité est en point de fuite.
Les poèmes d'Emily Dickinson sont des expériences mentales et
des paysages de sens. Jouant de l'outrance et du burlesque, sa voix
franchit allègrement la frontière de sa propre mort. Avec une ironie
philosophique, Dickinson prend le risque radical d'un au-delà, et dit
la splendeur du manque, saisi dans la forme même, dans le rythme du
poème. De cette fabrique du poème, elle donne à voir les ressorts
intimes, de manière étonnamment moderne.