Ce que nous sommes : récit

Il y a dans le livre d'Anne Talvaz, je simplifie un peu abusivement, deux parties
principales : l'histoire d'un amour, et l'évocation du camp d'extermination
d'Oswiecim-Brzezinka qu'on appelait à l'époque Auschwitz-Birkenau. Ou pour
parler comme l'auteur présentant Lina, le personnage féminin important, on y
montre à la fois l'aspect inhumain de l'extermination et l'aspect plus ou moins
inoffensif d'une passion amoureuse.
«Lina a participé à la grande Histoire, et joué un rôle dans la création du lieu
qu'en touriste je suis sur le point de visiter» , écrit en préambule Anne Talvaz.
«Lina n'est pas moi» , ajoute-t-elle aussitôt avec force, comme pour signaler qu'elle
n'a pas joué à la vérité historique et que l'appellation de «récit» convient mieux
que celle de «roman». Au lecteur de se former une opinion.
Même si l'évocation du camp non complètement disparu est peu détaillée, le
regard de cette «touriste» est précis, aigu et bien renseigné. La mise en scène du
récit est habile, ménageant l'intérêt dramatique avec un grand pouvoir de
suggestion, une découverte progressive des deux personnages. Bref, le lecteur
est comme subjugué par cette mise en oeuvre, d'une maîtrise assez rare dans le
roman français d'aujourd'hui.
Cela a-t-il de l'importance ? Qu'il s'agisse d'un récit ou d'un roman, l'horreur
demeure et l'oeuvre dans tous les cas soulève en nous une émotion considérable.
Sans doute. Mais l'auteur de ce livre n'est pas le signataire d'un compte-rendu
ou d'un procès-verbal, c'est un écrivain de haute qualité - nous avions déjà pu
l'apprécier comme poète - et cela se voit d'un bout à l'autre de l'ouvrage...
...Outre son grand intérêt pour le lecteur, Ce que nous sommes me paraît
représenter un moment nouveau de la littérature, notamment dans les rapports
du roman et de l'Histoire. Le roman historique traditionnel prend dans
l'Histoire ce qui l'intéresse, décor ou personnages, épisodes ou moeurs, ou modes
d'expression. Dans les pages d'Anne Talvaz, la présentation de l'Histoire prend
dans l'art romanesque ce qui peut l'aider dans sa recherche de la vérité ou même
de l'authenticité. Tout particulièrement dans l'émotion que peuvent susciter ces
tableaux de l'inhumain...
...Il n'est pas question de voir dans cette dualité la prédominance d'un genre sur
un autre, mais un progrès intéressant et prometteur de l'art littéraire d'évocation.