Gracchus Babeuf, Robespierre et les tyrans. Du système de dépopulation ou La vie et les crimes de Carrier

Babeuf, pendant l'épisode qui suivit la chute de Robespierre, écrivit
contre les tyrans, ironisa contre les Jacobins et maudit le système de
gouvernement révolutionnaire. Il est d'usage, de nos jours, après que
nos penseurs patentés nous ont détrompés et débarrassés des vieilles
croyances sous le nom d'idéologies ; qu'ils ont rejeté Michelet dans la
mythologie et Marx dans la fureur communiste, de voir en Robespierre
l'odieux tyran, qui jeta la Révolution dans la Terreur. Cette préfigure
du régime totalitaire se lit fort aisément lorsqu'on a recours aux écrits,
discours, journaux, mémoires du temps thermidorien où nos penseurs
se trouvent en terre amie.
Or il advient que Gracchus Babeuf, traîné dans la boue par les gens de
bien, est lui-même utilisé pour conforter cette figure du tyran abattu
par les Justes. C'est un peu trop pousser le délire, ou l'usurpation ; car
ce on-dit est fondé sur l'ignorance et l'usage fallacieux des sources, le
détournement du sens sous l'écrasante idéologie de la liberté normale,
de la société apaisée, du progrès de civilisation, bref de tout ce qu'il
nous est recommandé de croire, sous peine d'être trouvé
antidémocrate.
Qu'a montré Babeuf ? Que la révolution en thermidor an 2 est loin
d'être achevée ; que les riches, les ambitieux, les intrigants y ont
prévalu depuis 1789 ; que la République est à fonder, qu'on est
toujours en travail de liberté ; que les crimes commis, loin d'être dus
aux excès des furieux et à l'ambition du pire d'entre eux, résultent de
la désappropriation du peuple souverain, de l'usurpation par ses
mandataires, qui se sont emparés du pouvoir, en lieu et place de
l'autorité légitime. Et celle-ci ne peut être trouvée que dans l'état
social, après que l'accaparement, l'ambition, le désir de puissance
auront été abolis. C'est pourquoi le gouvernement révolutionnaire, mis
entre les mains d'imposteurs, populaires en paroles, brigands en actes,
a provoqué cette tyrannie dont l'humanité fut atteinte.