L'innocence de l'art

L'innocence de l'art
On chercherait en vain dans les tendances dominantes de l'art contemporain la séduction du grand art. Les oeuvres ne s'adressent plus à nous, leur aspect sensible ne fait plus sens, et elles ne sont pas faites à la limite pour être regardées, car leur originalité tient toute entière à une idée. Au-delà du courant spécifique dénommé art conceptuel, ce sont toutes les formes de la modernité qui portent l'empreinte du concept. Avec les ruptures successives qui ont jalonné le XX<sup>e</sup> siècle, l'artiste a endossé l'habit du critique et la négativité s'est substituée à la pratique effective. C'est en ce sens que l'on peut parler de la fin de l'innocence de l'art. C'est dans les écrits de Nietzsche, philosophe-artiste, que se dessine en creux ce thème de l'innocence de l'art, à travers l'importance accordée au dionysiaque dans l'art, ce processus mimétique qui engage le corps à l'abri des représentations de la conscience et du langage. L'innocence n'a pas ici un sens moral, mais renvoie à la résistance que l'art oppose à tout discours et à toute saisie réflexive, à la tension toujours irrésolue qui l'anime. L'innocence se décline suivant différents modes qui font de l'oeuvre d'art une énigme loin de la transparence des idées. Dans son pamphlet contre Wagner, Nietzsche fustigeait déjà « l'Idée faite musique », un texte prémonitoire au-delà de son aspect polémique. La leçon du philosophe semble avoir été oubliée. Est-il encore possible de retrouver l'innocence ou doit-on prendre acte de la fin de l'art ? Car comme l'écrivait le philosophe Adorno : « Les oeuvres qui ne présentent aucune résistance au regard et à la pensée ne sont pas des oeuvres d'art. »