Tarédant. Vol. 2. Tarédant sous protectorat

Tarédant passe pour la ville la plus neurasthénique du Maroc.
Elle est accablée par les vents qui ballottent ses habitants,
les vagues qui menacent de l'engloutir, les crabes géants
qui hantent ses côtes. En revanche, elle se délecte du lourd
anathème sous lequel les religions persistent à la maintenir
et s'en remet à la protection du saint local, Menkor Zal, digne
héritier du très vénéré Rabbi Baruch Espinosa enterré sur
les lieux. La ville ne résiste aux calamités qui la menacent
que parce qu'elle se prend pour la plus géniale au monde et
qu'elle excelle dans l'insigne art de la simulation politique.
Tarédant accueille son prince, de retour de l'on ne sait quelle
expédition romantique, pour une nouvelle ère de lubies et de
leurres, de réalisations et de déboires. Elle reçoit dans son
sillage toutes sortes de personnages dont certains sortent des
livres où ils mènent leurs scabreuses aventures, et d'autres
s'arrachent aux divans où ils déballent leurs glauques histoires. Ses habitants s'accommodent tant bien que mal des
abus, des chantages et des extorsions de son gouvernement
princier quand les Français décident de faire de leur cité une
station balnéaire pour leurs militaires et leurs artistes. Ce
sont alors tous les esprits qui s'excitent, les aliénés qui se
révoltent, la chronique de la ville qui déraille et son auteur,
encore plus taré que le commun des Rédanais, qui délire
dans tous les sens.