Journal : mémoire de la vie littéraire, 1851-1896. Vol. 2. 1866-1886

Dans le salon de la princesse Mathilde, aux dîners Magny ou
chez eux, les Goncourt côtoient tout ce que le Paris politique et
littéraire compte de célébrités. Aussi leur Journal contient-il la
plus étonnante galerie de portraits du XIX<sup>e</sup> siècle. Napoléon III :
«Figure louche [...]. Homme dormant, mome, sinistre. Il y a du
conspirateur, du prisonnier et du faiseur de coup d'État dans sa
marche, son regard, son air. Il a l'air d'une fausse pièce, frappée la
nuit dans un bois, qui représenterait le Deux-Décembre sous la figure
d'un sergent de ville.» Le prince de Galles, futur Édouard VII :
«Un vrai filou», «un escroc, ne soldant jamais ses dettes de
jeu». Thiers : «Le représentant le plus complet de sa caste [...] ;
c'est comme si la bourgeoisie, avant de mourir, se couronnait de
ses mains.» Renan : «Une tête de veau qui a des rougeurs, des
callosités d'une fesse de singe.» Flaubert : «Il a l'esprit gros et
empâté comme son corps. Il voyage pour épater les Rouennais.»
George Sand : «Un sphinx ruminant, une vache Apis», «une
nullité de génie». Baudelaire : «Le saint Vincent de Paul des
croûtes trouvées, une mouche à merde en fait d'art.» Mallarmé :
«Il faut le mettre à Sainte-Anne.» Barrès : «Un casuiste jésuite
mélangé d'apothïcaire ; Ignace de Loyola se combine chez lui avec
le bromure de potassium.» Portraits charges dignes des grands
caricaturistes de l'époque, tels Daumier ou Gavami ; portraits de
moralistes dans la tradition de La Bruyère, «le premier écrivain
de tous les temps». Le Journal des Concourt est, avant ceux de
Jules Renard, de Barrès, d'Henri de Régnier, de Gide, la chronique
la plus virulente de la France littéraire et des Français dans la
seconde moitié du XIX<sup>e</sup> siècle.