Médias et censure : figures de l'orthodoxie

Institution singulièrement complexe, investie de la fonction de
parler toutes les autres institutions, l'appareil des médias exerce, par là,
de multiples effets d'imposition sur le monde social, et d'autant plus
puissants qu'ils passent le plus souvent inaperçus. Quels sont ces effets,
leurs ressorts, et quelle en est la source ? Tel est le triple objet du présent
volume.
La presse est libre, nous en sommes convaincus, et les journalistes
les premiers. Le discours de presse n'en est pas moins subordonné
à des enjeux de pouvoir, à des rapports de force, à des pressions de
conformité diverses. Comme tel, ce discours est à la fois l'objet et le
vecteur d'une «censure» spécifique, émanant à la fois des structures du
champ journalistique et de la forte dépendance que celui-ci entretient à
l'égard des champs politique et économique. Structurale, cette censure
détermine un certain mode de construction de l'information ; produit de
l'hétéronomie du champ journalistique, elle contribue à l'ajustement du
discours médiatique à la Doxa ambiante.
Lieux communs, stéréotypes et clichés ; information sélective en
temps de guerre, de génocide ou dans la couverture de dossiers «sensibles»
; production spontanée d'un prêt-à-penser conforme aux intérêts
des classes dominantes ; sécrétion d'une mythologie propice aux illusions
rentables de la «société de l'information» ; neutralisation médiatique
des forces de contestation sociale : c'est tout le spectre de ces effets
d'orthodoxie que les quinze auteurs ici réunis entendent explorer, dans
le souci de fournir au lecteur non seulement des analyses, mais des instruments
d'analyse.
Affaire de journalistes ou de théoriciens critiques du discours
journalistique ? Qu'on ne s'y trompe pas : les mutations de l'appareil
médiatique, l'évolution de ses structures professionnelles, sa soumission
croissante à l'emprise des intérêts privés ne concernent pas que ses
seuls acteurs, au premier rang desquels les fractions les plus précaires du
personnel journalistique ; au-delà, elles concernent tout l'espace public
et, par conséquent, le devenir de nos sociétés démocratiques.