Essai sur la visibilité des migrants relégués

L'immigration est un arrachement de sa terre d'origine, la relégation
urbaine, une peine d'internement dans son pays d'accueil. Le
migrant-relégué coalise ces deux expériences. Il cumule le sentiment
d'incomplétude suspendu au déracinement et le regard dépréciatif qui
résulte de sa mise au ban de la société. La construction identitaire des
enfants d'immigrés se révèle alors complexe et combinatoire. L'identité
est narration. Celle de l'immigré est vouée tôt ou tard à participer à
la construction du roman national. A cette fin, le migrant-relégué use
joyeusement de l'artifice. Ballotté entre deux frontières, représenté par
les autres comme par lui-même, seul le masque peut modérer l'angoisse
d'un sujet morcelé. Dans l'espace social un art de visibilité s'empare
alors de l'espace public. L'exhibition ou la dissimulation du corps révèle
ainsi le caractère d'opposition qui accommode le nouveau et l'ancien
chez l'immigré à l'égal du dandy au dix-neuvième siècle. Tradition et
modernité s'adonnent à l'ambivalence sur la scène publique bondée
de signes ostentatoires. Faut-il interpréter ces phénomènes sous le
prisme du repli communautaire ou bien y déceler la reconfiguration des
modèles culturels migratoires ? Faut-il chercher des accommodements
raisonnables ou abdiquer à la nostalgie identitaire ? Doit-on choisir
entre le multiculturalisme anglo-saxon, l'assimilation républicaine ou la
reconnaissance des minorités culturelles ? Une lecture systémique de
ces phénomènes peut nous aider à cultiver la nuance.