L'ascète et le bouffon : qalandars, vrais et faux renonçants en islam ou l'Orient indianisé

De tout temps, des mendiants aux allures d'ascètes ont circulé sur
les routes de l'Orient. D'où viennent-ils, où vont-ils, qu'enseignent-ils
? La question s'est posée à toutes les époques. Au X<sup>e</sup> siècle, un
type humain très particulier d'ascète vagabond émerge en Islam
oriental : le qalandar. Avec sa chair lacérée au couteau, ses peaux
de bête et ses chaînes, devin sarcastique et agitateur, le qalandar a
marqué les couches populaires de la société islamique, la poésie
mystique iranienne et la mémoire des voyageurs. Comment un
personnage aussi burlesque a-t-il pu être considéré comme musulman
? Une rétrospective sur le terrain en amont des conquêtes
islamiques montre que le qalandar n'est, en réalité, qu'un aspect
tardif d'un ascétisme que l'on dira paradoxal en ce qu'il associe
mortification, jouissance et folie (simulée). Or, ce type d'ascétisme
ne trouve ses racines dans aucune des religions proches de l'islam.
En démontrant que l'ascète indien - héros de l'extrême - est
l'archétype du qalandar, et que les minorités connues tardivement
sous le nom de "Tsiganes" ont exporté une contrefaçon du modèle
jusqu'en Europe, contribuant ainsi à la formation du Fou des
tarots et de l'Arlequin de la Commedia dell'arte, Christiane Tortel
ouvre un chapitre original et novateur sur les relations Orient-Occident.
Elle participe à faire redécouvrir le rôle fertilisateur que
l'Inde a joué dans la tradition ascétique classique ou professionnelle,
et ce depuis les conquêtes d'Alexandre jusqu'à la chute de
l'Empire ottoman.
Cette étude critique, accompagnée d'un corpus iconographique
complet, ne donne pas seulement une image de la société islamique
autrement plus chatoyante, créative et ouverte que celle que l'on
connaît aujourd'hui, elle fait ressentir le besoin qu'il y a d'ouvrir
un vrai débat sur le respect du droit des peuples à leur Histoire.