Ma vie littéraire et intime : 1832-1850

"La Revue des Deux-Mondes était rédigée par
l'élite des écrivains d'alors. Excepté deux ou trois
peut-être, tout ce qui a conservé un nom comme
publiciste, poète, romancier, historien, philosophe,
critique, voyageur, etc., a passé par les
mains de Buloz, homme intelligent qui ne sait
pas s'exprimer, mais qui a une grande finesse
sous sa rude écorce. Il est très facile, trop facile
même de se moquer de ce Genevois têtu et
brutal. Lui-même se laisse taquiner avec bonhomie
quand il n'est pas de trop mauvaise humeur ;
mais ce qui n'est pas facile, c'est de ne pas se
laisser persuader et gouverner par lui. Il a tenu
dix ans les cordons de ma bourse, et, dans notre
vie d'artiste, ces cordons, qui ne se desserrent
pour nous donner quelques heures de liberté
qu'en échange d'autant d'heures d'esclavage,
sont les fils de notre existence même. Dans cette
longue association d'intérêts, j'ai bien envoyé dix
mille fois mon Buloz au diable, mais je l'ai tant
fait enrager que nous sommes quittes.