Europe : crise et critique

L'Europe était dans l'oeil du cyclone, et les économistes faisaient à la fois
l'objet de toutes les suspicions et de toutes les espérances. Mais pour
autant qu'elle empruntât des formes économiques et financières et connût
de lourdes retombées sociales, il était devenu évident que cette crise était
aussi une crise politique, une crise institutionnelle, une crise de sens et de
légitimité. Le projet européen semblait privé de telos. La solidarité manquait
à l'appel. L'identité commune ne parvenait pas à se construire. La citoyenneté
se nichait dans les interstices de l'administration locale. La démocratie était
exsangue. Les technocrates prenaient - seuls - les paris les plus périlleux.
C'est une chaire de philosophie, une chaire unique en Europe : La chaire
de Philosophie de l'Europe de l'université de Nantes, qui a réuni en deux
temps, sur trois journées, des économistes, des politistes, des juristes,
des philosophes et des parlementaires afin de réfléchir conjointement
à la plurivocité de la crise européenne et tâcher de bâtir ensemble des
propositions de sortie de crise lesquelles, en aucun cas, ne prétendent se
tenir au bout du chemin ni délivrer assez de vérité pour clore le débat sur
les causes ou sur les devenirs possibles.
Car au contraire, outre la vertu du croisement des modes de lecture, outre
l'affirmation de connexions et de distinctions auxquelles on était peu
accoutumé (entre citoyenneté et nationalité, entre peuple et nation, entre
souveraineté et autorité...), ce que ces échanges ont donné à entendre, c'est
la fécondité de la crise du point de vue de la pensée critique, c'est l'étroite
relation qui noue, en son principe, la crise à la critique.
Voici qui nous interdit de concevoir l'issue autrement que comme un
«acheminement contingent vers l'idéal», quand bien même il pourrait au
fond surtout s'agir de renouer avec les fondements de l'humanisme européen
exprimés en un désir de monde ( cosmos ) et d'égalité ( polis ).