Les chemins charentais de Simenon

Il est plusieurs façons de prendre plaisir à lire Simenon : se laisser séduire par l'intrigue, se
délecter de l'énigme policière, chercher à retrouver l'homme à travers les obsessions intimes
de l'auteur... et pour mille autres raisons. Il en est une, bien particulière, qui m'a guidé dans
cette exploration : la géographie physique et sociale utilisée par Simenon pour choisir un cadre
spatial à ses fictions romanesques. Marsilly, Nieul, Esnandes et La Rochelle sont des hauts
lieux simenoniens par excellence, des lieux d'enracinement agissant bien au-delà de la passade
pour Simenon et ses héros, en particulier Maigret. La Rochelle, certes, impose les marques de
sa notoriété, de sa population, de son histoire, de son port, de sa préfecture et de ses voies de
communication. Mais le nord de l'Aunis, jusqu'aux limites de L'Aiguillon, du pont du Brault
et des confins de Marans, le bord de mer, l'amer et les bouchots à l'ouest, en sont la solide base
arrière depuis que Simenon a presque oublié les îles charentaises découvertes lors de son
premier séjour. Son Marais vendéen s'étend pour lui le long du canal de Marans, et vers
Coulon, en direction de Niort. Et peu à peu, grâce à de nombreuses mentions qui parsèment
l'oeuvre, l'univers romanesque déborde sur tout l'environnement charentais (Royan, Fouras,
Saint-Jean-d'Angély, Cognac...).
Le nombre des indices topographiques est loin d'être illimité et, par souci de limitation des
descriptions, chaque détail est condensé, épuré à l'essentiel et intégré au récit. Cette sobriété
aboutit à un double résultat : elle dissipe l'effet de carte postale et donne prise à la rêverie du
lecteur. La revue générale des titres inspirés par les Charentes produit un effet de surimpression
des lieux et des souvenirs servant de matière première à la création romanesque : les jeux
d'écriture du romancier, sa cuisine littéraire, si je puis dire, s'apprécient davantage car ils
donnent l'illusion d'une familiarité avec le paysage et ses notations lumineuses. À la suite de
Max Jacob, Courtine, le prince de la gastronomie, fut l'un des premiers à parler de cette magie
des lieux chez Simenon, de son inimitable façon de représenter la vie de La Rochelle en
particulier.
Grâce à ce sens intime du terrain, les romans de Simenon manifestent une capacité étrange à
donner au lecteur l'impression d'avoir déjà habité tel endroit précis à travers les faits et gestes
d'un personnage imaginaire, au point qu'il «reconnaisse» déjà les lieux, quand il y met les
pieds pour la première fois. Et quand bien même des souvenirs ou des rêveries d'enfance s'y
grefferaient, chaque emplacement reste unique, bien réel en définitive, avec la rencontre des
gens qui continuent à y vivre. Comme s'ils sortaient d'un roman de Simenon...