Mahasin al-Majalis : traité andalou de spiritualité musulmane

"On raconte que Jésus (que la paix soit sur lui !) passa, au cours
d'un voyage de son pèlerinage, près d'une montagne où il y avait
une cellule monastique. Il s'approcha et découvrit un dévot, les
épaules courbées, le corps amaigri, qui, à force de mortifications,
était arrivé déjà au sommet de la perfection religieuse. Émerveillé
des symptômes évidents de dévotions qu'il voyait en lui, Jésus le
salua : «Depuis combien de temps es-tu dans cette cellule ?» Il lui
répondit : «Je demande une seule chose que je désire depuis soixante-dix
ans mais Il ne me l'a pas encore donnée. Peut-être pourrais-tu,
toi, Esprit de Dieu, te faire mon intercesseur.» Jésus lui dit :
«Et que désires-tu donc ?» Il répondit : «J'ai demandé à Dieu (qu'Il
soit exalté) qu'Il me donne à goûter ne fut-ce qu'un atome de son
pur amour.» Jésus lui dit : «Je vais prier Dieu pour toi dans ce but.»
Et Jésus pria et Dieu lui inspira : «J'ai déjà accueilli favorablement
ton intercession pour lui et j'ai exaucé ta demande.» Jésus retourna
plusieurs jours après au même endroit pour savoir ce qu'il était
advenu du dévot et il vit que la cellule était abattue sur le sol et
qu'au dessous, la terre était entr'ouverte d'une énorme crevasse.
Jésus descendit par cette crevasse et y avança l'espace de plusieurs
parasanges, jusqu'à ce qu'il aperçut le dévot qui se tenait dans une
grotte sous la montagne, debout, le regard fixe et la bouche entr'ouverte.
Jésus le salua, mais il ne lui fut pas répondu. Jésus s'étonna
de son attitude extatique et entendit soudain une voix mystérieuse
qui lui disait : «Oh, Jésus ! il nous a demandé l'équivalent d'un
atome de notre pur amour et Nous ne lui en avons accordé que la
soixante-dixième partie. Elle, malgré tout, l'a stupéfié au point où tu
le vois.»"