L'étoile et la croix : de l'enfant juif traqué à l'adulte militant

Personne ne m'a jamais parlé de mes parents, de ce qu'ils étaient, de
ce qu'ils sont devenus. Puisque le silence était de mise, je me taisais.
J'ai appris tout récemment, dans un livre de Germaine Tillon, Il était
une fois l'ethnographie , que, chez les Touaregs du Sud, comme chez les
Maghrébins du Nord, on donne souvent à l'enfant nouveau-né le
nom d'un ancêtre vénéré, qui était depuis sa mort un nom secret, un
nom imprononçable... car les Touaregs ne prononcent pas les noms
des morts de leur parenté. Je pense qu'il y a bien quelque chose du
même ordre dans le silence familial au sujet de mes parents : la
douleur de la perte des êtres chers fait qu'on ne parle pas d'eux, pour
ne pas raviver le chagrin.
Et puis, il faut cacher ses sentiments et, pour cela, le silence est une
méthode infaillible. Très vite, je me suis donc tu, mimant l'attitude
commune, même si je restais un peu à part et, surtout, facilement
irritable et violent. Il y a bien d'autres enfants qui s'isolent un peu et
manifestent de la violence : qu'avais-je de si différent de ces autres,
finalement ? Je gardais au fond de moi de lourds secrets. Et puis, sans
en parler, j'attendais le retour de mes parents. Je les ai attendus
jusqu'en 1952.
Mes souvenirs d'errance pendant près de trois ans, avec des adresses
successives, comment aurais-je pu les oublier ? Pourquoi tous ces
voyages avant le retour à Paris ? Pourquoi tant de disparus dans la
famille ? Silence, on vit !