Discours d'Auschwitz : littéralité, représentation, symbolisation

Jusqu'aux années 1990, les écrits autobiographiques de la déportation
et du génocide hitlériens furent en grande mesure l'objet d'une
mise au ban intellectuel en Europe : les travaux savants évoquaient les
événements d'«Auschwitz» tout en se référant très peu, voire pas du
tout, aux personnes qui les avaient connus, sous prétexte qu'il fallait
maintenir un «silence» respectueux. Ce bilan demeure d'actualité, car
si «l'indicible» des événements extrêmes est moins facilement
accepté aujourd'hui qu'il y a quelques années, il apparaît encore sous
des formes subtiles, dont la surfocalisation sur quelques acteurs et
auteurs est peut-être, paradoxalement, l'un des axes majeurs. (Les
études européennes récentes sur les textes de la déportation portent
souvent sur une poignée d'écrivains déjà connus : Primo Levi, Robert
Antelme, Charlotte Delbo ..., comme cela fut le cas pour Elie Wiesel en
Amérique du nord il y a dix à vingt ans.)
C'est dans ce contexte que s'inscrit l'étude systématique des
schémas d'écriture d'une cinquantaine de récits de vie (langues française,
anglaise, allemande et italienne) de personnes ayant survécu à
la déportation au complexe d'Auschwitz. L'examen de la représentation
et, à un niveau supérieur, des vocations symboliques de l'écriture,
étayé par des références à de nombreux autres récits, et confronté aux
discours critiques de toutes les disciplines, suggère que les revendications
du «silence» ou de «l'indicible» viendraient, non de l'angoisse
des déportés, mais de celle des commentateurs, qui refait surface dans
les vocations commémoratives (symbolisation culturelle).
La mémoire de la déportation se construit souvent en l'absence des
rescapés, à tel point que l'on peut se demander si le mythe d'un Auschwitz
entièrement symbolisé (de l'extérieur) et symbolique, n'a pas
obnubilé la diversité des réalités et des personnes qu'il était censé
représenter, les incidents réduits à des «tragédies», et les êtres à des
«victimes».
Une expérience d'Auschwitz fait partie de l'expérience humaine, et
le survivant peut aussi être un narrateur.